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            Extrait d’ « Albert se fâche », texte inédit de

         Jacky  Dumouchel

      

 

 

Désiré, le patron du « Duc de Bourgogne », trônait sous le regard narquois d’une tête de brochet empaillée. Il avait lui-même une vraie tête de cochon qui ne déparait pas la ménagerie qui trônait sur ses murs.

Deux yeux d’un bleu très pur dénotant une franchise quasi insoutenable qui confinait à la niaiserie, embusqués sous d’épais sourcils broussailleux, un nez en forme de groin, une moustache en poils de balai et une bouche dont la lèvre supérieure proéminente retombait grassement sur celle du dessous, ainsi allait le bonhomme, la bedaine empaquetée dans un tablier légitimement estampillé : « CHEF », levant machinalement vers la lumière les verres qu’il était en train d’essuyer.

Tiens, Albert. Comment ça va ?

Il faisait plaisir à voir. L’accueil n’était pas feint. Un sourire fendait sa face joviale d’une oreille à l’autre. Albert  révisa son jugement. L’homme n’était pas niais, il était juste d’une gentillesse exceptionnelle, cette vieille qualité que nos temps sans pitié rendaient honteuse.

Qu’est-ce que je te sers ?

Calva, comme d’hab.

Le liquide ambré emplit le petit verre épais jusqu’au ras bord. Albert le porta tout de suite à ses lèvres, afin de n’en pas perdre une goutte puis il entreprit la valse des salutations :

Il leva son verre au cerf portant haut ses cors, le regard noir empreint d’une triste, profonde et incurable nostalgie et pour cause ; fixant par dessus  son épaule un point lointain ou devaient défiler des panoramas hauts en couleurs de forêt luxuriantes et de biches aguicheuses puis il passa à la perche dont l’œil bêtement mort ne reflétait que le mortel ennui des longs après-midi passés dans les relents de moisi d’une salle de café somnolente et il n’oublia pas de saluer haut et fort le sanglier :

A la tienne, mon gars !

Pas la peine de me répondre. De toute façon, je sais ce que tu penses.

Dubitatif, ce sanglier était dubitatif. Il avait indéniablement perdu de sa superbe : son poil était terne et sa lèvre pendante, ses yeux louchaient vers le bas et semblaient plonger dans des abîmes de perplexité provoqués pouvait-on penser par l’exhibition intempestive de sa muqueuse, d’où l’impression d’une gêne certaine : Ce cochon là ne devait pas supporter le laisser aller. Pire, il devait se dire : mais qu’est ce que je fous là ?

Enfin il revint au brochet, ignorant volontairement une tortue du Bengale et un requin bleu qui se consumaient d’ennui dans un recoin obscur et poussiéreux et que plus personne ne visitait.

Il ne faisait pas bon le regarder dans les yeux celui là. Avec sa gueule grande ouverte et son regard méchant, posté au dessus du bar comme une gargouille sur son fronton, il se prévalait d’une forte ascendance sur ses collègues empaillés.

Albert, en secret, l’avait prénommé Roger. Roger-le-Brochet.

Il leva son verre en direction du carnassier :

A la tienne, vieille chaussette !

Roger-le-Brochet lui renvoya un regard furax : il était fumasse !

Puis il précipita le reste du liquide ambré au fond de son gosier.

Dis, Albert, tu sais pas c’est qui qu’est passé ?

Tu vas pas me croire. Ton frangin ! Ben dis donc, ça faisait un bail.

Tiens, il m’a même laissé ça pour toi.

Il extirpa de son tablier un bout de papier plié en quatre qui au bout de ses grosses mains semblait un confetti collé aux doigts d’un ogre.

Albert le déplia et le lut.